mardi 13 décembre 2016

Loin de la lumière.

[Fanfiction inspirée de l'épisode final de la saison 4 de GoT.]

Juché sur les remparts de la forteresse, il scrutait attentivement l'obscurité, tous les sens en alerte. S'il avait déjà mené ce genre de rondes solitaires par le passé, aucune ne l'avait jamais rendu aussi nerveux. Lorsque les derniers chants s'étaient tus et que les intendants s'étaient éloignés, il avait peaufiné les derniers détails de leur évasion. Cela faisait des mois que loyauté et intégrité livraient une lutte acharnée en lui, ne lui laissant que peu d'énergie pour préparer son plan. Il devait tout à l'homme qu'il s'apprêtait à trahir, mais au fond de lui, il prenait peu à peu conscience que celui-ci était devenu un parfait étranger. Il n'avait plus aucun trait commun avec l'honorable guerrier à qui il avait juré fidélité, sur cette plage déserte et affamée. A quoi rimait alors d'être fidèle à un mirage, à une époque révolue, lorsqu'on en perdait jusqu'à sa propre humanité ? Le jeu du Trône de Fer, avec son lot de duperies et de trahisons, valait-il à ce point que l'on sacrifie des innocents ? Tout à ses pensées, il réalisa que cet acte de félonie mûrissait en lui depuis plus longtemps qu'il n'aurait voulu se l'avouer.

Longeant l'immense bâtisse, il se glissa discrètement dans le couloir central, essayant surtout de ne pas se faire entendre de la femme qui occupait la chambre du fond. Il ne comptait pas sur les nombreuses visites nocturnes qu'elle recevait pour la distraire, rien ne pouvait dissiper une âme aussi dangereuse et malfaisante. S'il se savait plutôt malin, il n'ignorait pas qu'elle l'était encore bien plus que lui. C'était sa force : même au plus fort de la tempête, il avait toujours gardé cette lucidité sur les humains qui l'entouraient. Au loin, il entendit quelques Corbeaux entonner une chanson paillarde démodée, et s'arrêta quelques secondes avant de reprendre sa silencieuse procession. La chambre de la fillette était intercalée entre celle de ses parents et celle de cette femme détestable ; sans doute pour lui imposer un meilleur couvre-feu. A peine eût-il poussé la porte qu'il aperçut la jeune fille enroulée dans son drap d'appoint sali, dormant à poings fermés, souriant presque dans son sommeil. Il se sentit soudain ému par tant d'innocence et de douceur, comme il l'avait été lorsqu'il s'endormait auprès de son propre fils, des années auparavant. Cette petite était une merveille de bonté et de générosité, bien plus que ses deux parents ne le seraient jamais. Il aurait donné sa vie entière pour qu'il ne lui arrive pas malheur, mais elle risquait pourtant de connaître bien des tourments si la femme impie s'intéressait un peu trop à elle. Il l'avait entendu chuchoter entre deux portes qu'elle pourrait être utile au moment venu, et cela ne lui disait rien qui vaille. Il fallait donc faire vite et ne pas se laisser aller au sentimentalisme dans l'immédiat. Il s'approcha du lit et secoua doucement le bras de la fillette, qui faillit pousser un cri de surprise avant qu'il ne pose sa main gantée sur sa bouche. Lorsqu'elle le reconnut, elle se tranquillisa instantanément. Il relâcha son étreinte et elle lui adressa un sourire chaleureux. Avant qu'elle ne put le questionner sur ce réveil brutal, il lui donna un semblant d'explication, chuchotant à son oreille : "Ton père m'a demandé de te conduire hors de la forteresse, je te raconterai tout ça en route, mais pour l'instant tu dois être discrète. Il n'en a parlé à personne et m'a envoyé seul." Cette invention parut satisfaire la fillette, qui sauta de sa couche et commença à se préparer.


"Ça y est, je suis prête !", murmura-t-elle à l'intention de son compagnon d'infortune, qui s'était détourné pendant qu'elle enfilait ses haillons. Il appréhendait cette partie de l'opération et son ventre se tordit à l'idée qu'ils se fassent repérer, arpentant les grands couloirs de pierre au pas de course. Il prit la peluche et le livre favori de sa protégée, en guise de consolation, et les fourra à la hâte dans sa besace. Après lui avoir rappelé de ne réveiller personne, il la laissa passer devant lui et referma la porte de la chambre. Le sol craqua légèrement et il se figea, tremblant, alors que la jeune demoiselle continuait sa marche silencieuse. Elle semblait ne rien avoir entendu, mais qu'en serait-il des autres ? Il tendit l'oreille, mais ne perçut aucun bruit, à part l'infime sifflement de sa respiration saccadée. Ils longèrent l'intérieur de la bâtisse durant cinq bonnes minutes, puis descendirent l'étroit escalier d'un pas lent et mal assuré. Ils se retrouvèrent bientôt dans la cour, les rafales de vent leur giflant le visage, endoloris par le froid, mais libres. Ils avaient réussi. L'homme poussa un soupir de soulagement et la fillette se tourna vers lui, intriguée. Elle ne fit cependant aucun commentaire et se contenta de le suivre en direction du cheval qui, manifestement, les attendait. La silhouette élancée de l'animal se découpait dans l'obscurité, chargée d'un sac en toile sur le flanc gauche. Il se hâta d'en défaire le cordon et en sortit une petite tunique noire agrémentée d'une capuche. Celle-ci avait été cousue quelques jours plus tôt par une jeune femme de la forteresse, la seule qu'on pouvait y trouver d'ailleurs. Pour quelque obscure raison, elle vivait ici avec son bébé et avait obtenu les bonnes grâces de la Garde de Nuit. Il lui avait commandé cette cape pour l'anniversaire de la fillette, avait-il dit, et lui avait donné quelques pièces d'or en échange pour nourrir son fils. Une femme très attachante et courageuse, qui avait fui le grand Nord. Vera, elle s'appelait. Du moins, c'était ce qui lui semblait. Le visage de la gamine s'illumina : "Un cadeau pour moi ?". Il s'émerveillait à chaque fois de sa gratitude, elle qui avait grandi dans une noble famille. Quoiqu'elle n'eût jamais reçu beaucoup de présents de la part de ses parents, qui l'avaient toujours cachée et enfermée à double tour dans une chambre de bonne. Elle enfila son nouveau vêtement, et il rabattit la capuche sur le visage de la fillette. Ils ne pourraient pas passer inaperçus s'ils voyageaient à découvert. Surtout elle.

Lorsqu'ils furent tous deux installés sur la monture, il jeta un dernier inquiet en direction de Châteaunoir. La forteresse était toujours inanimée, silencieuse et sombre. Le danger ne les rattraperait pas dans l'immédiat. Alors qu'il lança son cheval au galop, la jeune fille éclata d'un rire surpris, avant de s'en excuser aussitôt. "C'est que ... je ne sors pas beaucoup et j'ai toujours rêvé de monter à cheval." A ce moment là, elle avait déjà totalement oublié la perspective de retrouver son père hors de la forteresse, tant elle avait la sensation de s'amuser pour la première fois. Cette escapade nocturne, cette promenade à la sauvette, c'était plus qu'elle n'aurait jamais pu imaginer. Il la rassura d'une caresse sur la joue, celle que personne n'avait jamais osé toucher. Mais Davos n'était pas effrayé par le visage difforme de Shireen Barathéon, ce visage qui lui avait valu toutes les disgrâces de sa mère. Lui-même avait côtoyé des marmots galeux dans les ruelles de Culputier, des enfants sales et miséreux, des consanguins, des orphelins abandonnés. Il avait grandi avec eux, avait espéré avec eux, fixant de ses yeux circonspects le Donjon Rouge qui se dressait non loin, de toute son immensité. En ce temps là, il se jurait de ne jamais être avide, de ne jamais se trahir, de ne jamais être mêlé aux grands de ce monde, de quelque manière que ce soit. Avec le recul, il se rendait compte qu'il n'avait jamais vécu de meilleures années que celles-là, entouré de tous ces gamins brisés et insouciants. Qu'avait-il perdu d'autre encore que son intégrité, durant toutes ces années au service de Stannis ? Il y avait laissé son propre fils, qu'il avait entraîné aveuglément à l'avant-garde lors de la bataille de la Néra. Pour cela, il s'en rendrait coupable à jamais, mais il avait choisi d'expier ses fautes. S'il ne pouvait pas ramener son fils à la vie, il pouvait encore aider ceux qui étaient pris au piège de Melisandre. Il n'avait pas hésité à sauver Gendry une première fois ; il sauvait désormais Shireen, la fille unique de Stannis, lequel était capable de la sacrifier pour cette vieillerie en fer forgé qui régnait sur les Sept Couronnes. Au fond de lui, Davos l'avait toujours su. Tout comme il savait qu'il ne pourrait pas continuer très longtemps sa route avec elle. A l'idée de s'en séparer, il éprouvait une profonde tristesse, mais ce n'était qu'une question de temps avant qu'on ne le retrouve et qu'on ne le brûle pour contenter le Dieu de la Lumière. Il lui faudrait trouver un endroit sûr pour Shireen, où jamais la Femme Rouge et Stannis ne penseraient la trouver. Cette évidence le torturait et il ressentait cette douleur sourde désormais familière : celle de perdre, encore une fois, un enfant. Sauf que celui-ci était en vie, et le serait encore jusqu'au prochain été, si tout se déroulait comme prévu.

La fillette sembla comprendre le trouble de Davos, et serra sa main amputée dans la sienne. Ils progressaient dans l'obscurité béante, avec la lune comme seule boussole, lorsque Shireen rompit le silence : "Merci Chevalier Oignon ... Vous n'imaginez pas à quel point c'est le plus beau jour de ma vie."

Elle ne croyait pas si bien dire.



Misery

1 commentaire:

  1. Enfin une plongée dans le passé et les pensées de ce cher Davos, personnage ô combien intéressant mais que la série a oublié d'approfondir tout comme Mélissandre et Stannis. Un vrai plaisir de le voir agir de la sorte en espérant qu'il se délivre réellement de l'emprise de Stannis ou qu'il parvienne à le délivrer de l'emprise de Mélissandre. J'aime beaucoup le passage où tu parles de sa vie à Culputier et comment tu justifies son revirement, très bien vu ! Merci pour cette "réparation" !

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