mercredi 4 janvier 2017

Sandor Clegane, l'homme brisé.

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Après deux heures de dur labeur, le froid s'engouffrait désormais sous sa mince chemise de toile, signe que l'hiver arrivait bel et bien. Son estomac gargouillait d'envie à la simple évocation de la bière que lui avait promise Ray, lorsqu'il daignerait rejoindre les autres pour le souper. Il reposa sa hache près de l'abondant tas de bois qu'il avait abattu, remarquant que son corps se réadaptait de mieux en mieux au maniement d'une arme. Frère Ray, ancien criminel converti à la religion des Sept, l'avait recueilli sur la route du Conflans et s'était assuré quotidiennement de son rétablissement. Cela faisait bientôt un an qu'il s'accoutumait tant bien que mal à cette vie trop paisible, dans cette petite communauté où solidarité et entraide étaient les mots d'ordre. Ils n'étaient pas vraiment pauvres, pas vraiment riches non plus, mais tous semblaient se contenter de cette existence insouciante qu'ils avaient choisie. De son côté, Sandor Clegane se sentait à l'écart des autres membres du groupe malgré lui, passant le plus clair de son temps à couper du bois pour la construction du septuaire de Ray. De toute façon, ce n'était pas comme s'il avait déjà eu l'impression d'être à sa place quelque part, et ça ne pourrait jamais être pire qu'à Port-Réal, sous les ordres de ce bâtard de Joffrey.

De sa démarche légèrement boitillante, il se dirigea vers le campement, où comme tous les soirs, quelques femmes devaient serrer leur enfant contre leur sein, en entonnant des chansons traditionnelles devant le feu. Il ne sut pas vraiment à quel moment il réalisa que quelque chose n'allait pas. Était-ce ce silence accablant et inhabituel qui s'abattit soudain sur lui tel une chape de plomb ? Était-ce l'odeur des premiers cadavres pourrissants, dévorés par le froid mordant ? Était-ce tout simplement son instinct naturel qui ne demandait qu'à resurgir au moment opportun ? « Le Limier », songea-t-il avec un sourire consterné, c'était ainsi qu'on l'appelait avant que Brienne de Torth ne lui défonce le crâne. Le grand guerrier à la réputation scabreuse, battu par une femme à peine aussi grande que lui, vous parlez d'une gloire ! De dépit, il secoua la tête, avant de fixer à nouveau la plaine ravagée. Il se frotta les yeux, comme pour se persuader que tout cela n'était qu'une vaste blague, un rêve duquel il n'allait pas tarder à se réveiller. Tout le village avait été massacré, les fondations du septuaire détruites, et les sacs de nourriture éventrés, tout comme la plupart des compagnons et de leurs enfants. Sandor ne mit pas longtemps à apercevoir Ray lui-même, pendu un peu plus loin sous l'établi. Son visage blême avait commencé à enfler, et il ouvrait de grands yeux effrayés sur ce qui avait été sa dernière vision en ce monde. « Tu vois, aucun de tes Sept Dieux n'est venu te secourir, mon vieux », pensa Clegane pour lui-même.

Le regard du Limier fuyait en tous sens, tel un chien de chasse guettant le moindre danger, avant de se poser sur la hache de Ray, plantée dans un tronçon d'arbre. Malgré ses blessures, il avait toujours gardé une force incroyable et réussit à l'arracher en moins de deux, mu par la rage, celle qui avait toujours été sa meilleure conseillère. Quelle folie d'avoir cru aux jolis discours de Ray sur la rédemption, le pardon et autres conneries inventées par des hommes trop lâches pour dégainer leur épée ! Il connaissait désormais l'origine de cette douleur implacable qu'il ressentait chaque jour dans la poitrine et qui le poursuivait partout où il allait : la perte de cette hargne qui avait toujours été sa seule boussole. Il avait écouté d'une oreille distraite les leçons de vie de son ami septon, mais il se rendait compte à quel point tout cela avait été vain. Dans ce monde, il n'existait qu'une seule manière de survivre, et ce n'était sûrement pas celle que Ray avait tenté de lui enseigner avec tant de ferveur. La paix intérieure et la lumière de l'âme n'avaient jamais attiré Clegane. Il leur préférait assurément l'obscurité, cette noirceur trouble dont il aimait se repaître, cette zone d'ombre dans laquelle il se tapissait autrefois, guettant sa proie. Ce plaisir qu'il retirait de de voir s'éloigner Port-Réal derrière lui pour aller courir les routes, de fracasser le crâne d'un garde Lannister, ou de voler un pauvre homme de sa bourse, c'était de cela dont il était fait. Et cela n'avait été qu'hypocrisie de prétendre le contraire. 

Il repensa alors à tous ces enfants écorchés auprès de leurs parents, qui n'avaient même pas dû réaliser la gravité de la situation. Il éprouvait toujours une profonde tristesse à l'idée que quiconque puisse s'attaquer à des gamins qui n'avaient rien demandé à personne, et qui avaient commis la simple erreur d'être là au mauvais moment. Ses pensées le ramenèrent inévitablement à Sansa et à sa sœur, Arya, qu'il avait tenté de secourir du mieux qu'il pouvait. S'il espérait que la première était désormais en sécurité à Winterfell auprès de ses frères cadets, il ne donnait malheureusement pas cher de sa survie ; elle resterait toujours bien trop fragile pour ce monde de prédateurs. Quant à la deuxième, il avait toujours su au fond de lui qu'elle se débrouillerait, quelle que soit sa destinée. Elle était faite du même bois que lui, et au fond d'eux brûlait la rage des enfants écorchés bien trop jeunes, qui n'avaient pas été épargnés par la vie, et qui comptaient bien le lui rendre. Il pressentait qu'Arya était toujours quelque part dans les Sept Royaumes, souhaitant plus que jamais assouvir sa vengeance, si elle n'avait pas déjà commencé. Bien qu'elle ne représentait qu'une parenthèse de sa vie qui appartenait maintenant au passé, il tenait bien plus à elle qu'il ne souhaitait se l'avouer. S'attendrir n'était ni plus ni moins qu'une marque de faiblesse, et mieux valait garder tout cela bien enfoui, dans les brumes du souvenir. 

Un peu plus tard, traversant la plaine pour rejoindre la grande route, Sandor Clegane retrouva les responsables du massacre, occupés à se vanter de leurs exploits et à se goinfrer des victuailles qui avaient coûté la vie à ses nouveaux « amis ». Le Limier, c'était ainsi qu'ils l'appelaient tous jadis ; il était temps de revenir leur prouver qu'ils n'avaient pas eu tort de le surestimer.

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Misery

2 commentaires:

  1. Excellent portrait de ce guerrier que j'ai eu au final grand plaisir à retrouver !

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  2. Je trouve que tu écries très bien, c'est très agréable à lire et je pense que tu as parfaitement su cerner le personnage complexe qu'est Sandor Clegane. Bravo :)

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